Publié le Mar 17 Janvier 2023 | Modifié le Mar 17 Janvier 2023 746 Vue(s) [614 articles]
5.000 personnes environ meurent de tabagisme en Côte d’Ivoire, chaque année, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Le gouvernement ivoirien, pour juguler ce fléau, multiplie les actions de sensibilisations à l’endroit des consommateurs et de tous les acteurs du secteur du tabac. Démarches littéralement plombées par une puissante industrie qui s’emploie sournoisement à encourager la consommation plus accrue des produits du tabac. Comment ces grands opérateurs opèrent-ils ? Quels sont les outils dont disposent les gouvernants pour mettre fin à cette ingérence ? Dossier d’Akwabavision.
Dans sa politique de lutte contre le tabagisme, le gouvernement ivoirien a pris plusieurs mesures pour encadrer la consommation du tabac, de sorte à ramener ses conséquences à des proportions moins importantes.
En 2010, il a ratifié la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte anti-tabac (CCLAT). Un traité international visant à réduire l’offre et la demande des produits de tabac.
Dans le préambule de cette convention, les parties ont reconnu “la nécessité d’être vigilant face aux efforts éventuels de l’industrie du tabac visant à saper ou dénaturer les efforts de lutte antitabac et la nécessité d’être informé des activités de l’industrie du tabac qui ont des répercussions négatives sur les efforts de lutte antitabac’’.
A l’article 5 alinéa 3 de la même convention, il est stipulé qu’“en définissant et en appliquant leurs politiques de santé publique en matière de lutte antitabac, les parties doivent veiller à ce que ces politiques ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac, conformément à la législation nationale’’.
Le gouvernement ivoirien a également pris en 2012, un décret d’interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports en commun. Il a en plus adopté et promulgué en juillet 2019 une loi relative à la lutte anti-tabac, qui reste toutefois méconnue du grand public.
En janvier 2022, le gouvernement a renforcé cet arsenal juridique en adoptant deux autres décrets. Le premier décret sur les modalités d’application des mises en garde sanitaires, du conditionnement, l’étiquetage et de la commercialisation des produits du tabac. Et le second sur l’institution d’un système de suivi, traçabilité et de vérification fiscale.
Mais malgré cette batterie de mesures, le tabagisme continue de prendre de l’ampleur, faisant davantage de victimes et sapant les fondements du développement économique de la Côte d’Ivoire.
Les jeunes de 13 à 14 ans touchés
Conséquences logiques : l’enquête démographique, de santé et à indicateurs multiples réalisée en 2012 par le ministère de la Santé relève une prévalence générale tabagique de 14,6% en Côte d’Ivoire, avec une tendance importante chez les jeunes qui restent la frange de la population, la plus touchée.
Une autre étude datant de 2009 révèle un taux de 5,6% et de 23,4% respectivement chez les jeunes filles et les jeunes garçons, scolarisés de 13 à 15 ans.
Le tabagisme engendre donc un réel problème de santé publique majeur en Côte d’Ivoire, où il reste, au regard des chiffres du ministère de la santé, l’une des principales causes de mortalité.
Il est incriminé dans 90% des cas de cancers du poumon. Au plan économique, le tabagisme coûte 28,6 milliards de FCFA par an à l’Etat ivoirien pour la prise en charge effective des maladies induites par la consommation des produits du tabac. Un coût supérieur aux recettes générées par la taxe sur le tabac qui s’élève à environ 18 milliards par an.
En somme, les conséquences du tabagisme en Côte d’Ivoire sont importantes et se dressent comme un obstacle au développement économique du pays.
L’ingérence de l’industrie du tabac, un véritable casse-tête pour les autorité …
L’interférence de l’industrie du tabac dans les politiques publiques de lutte contre le tabagisme constitue un des obstacles majeurs auquel les pouvoirs publics sont confrontés. Pour l’OMS, elle est comme le tabagisme lui-même, un problème de santé publique.
Ce terme de l’industrie du tabac englobe les fabricants, les importateurs et les distributeurs de produits du tabac ainsi que les transformateurs de feuilles : un groupe entier d’entreprises dont le seul objectif est de dégager directement ou indirectement des bénéfices.
L’industrie du tabac fait une promotion active de ses produits, alors qu’elle connaît depuis des décennies les conséquences de leur consommation sur la santé humaine.
Il y a un conflit fondamental et inconciliable entre les intérêts de l’industrie du tabac et ceux de la santé publique. La première assure la production et la promotion d’un produit dont il est avéré scientifiquement qu’il crée une dépendance, qu’il provoque maladies et décès et qu’il est à l’origine de divers maux sociaux. Dans le même temps, les gouvernements et les travailleurs de santé publique sont nombreux à vouloir améliorer l’état de santé de la population par des mesures visant à réduire la consommation de tabac. Entre donc d’un côté des millions de vies à sauver (c’est-à-dire la Santé) par les gouvernants et de l’autre, de gros intérêts économiques (c’est-à-dire l’argent) à préserver pour l’industrie du tabac, la bataille fait rage.
Les méthodes utilisées par l’industrie du tabac
De façon concrète, l’industrie du tabac procède de plusieurs manières. Elle peut, par exemple tenter, de s’ingérer dans l’élaboration des politiques de santé publique ou des politiques de lutte antitabac afin de torpiller ou d’empêcher toute réglementation contre la consommation de tabac.
“Le système Codentify qui a été adopté par la Côte d’Ivoire comme système de suivi et de traçabilité des produits du tabac a été fortement soutenu par l’industrie du tabac.
‘’Après avoir découvert la main cachée de l’industrie du tabac dans l’élaboration du système Codentify, ledit système n’est plus appliqué et un projet de nouveau système est en cours d’élaboration pour le remplacer’’, indique un rapport de l’ONG CLUCOD, publié en août 2021 et intitulé “Côte d’Ivoire : indice d’ingérence de l’industrie du tabac 2021’’
L’industrie du tabac s’attache aussi les services de porte-voix (think tanks, communicants, lobbyistes, personnalités payées) ou mobilise des groupes pour défendre ses intérêts et simuler un soutien.
En Côte d’Ivoire, des industriels du tabac ont par exemple proposé en 2019 un voyage en Suisse à des députés qui a été finalement annulé grâce à la mobilisation des acteurs de la lutte antitabac, selon ce même rapport.
Des lobbyistes pour influencer les élus européens afin de les convaincre de ne pas adopter une directive trop sévère à l’encontre de l’industrie du tabac.
L’industrie du tabac s’efforce également de séduire une clientèle de plus en plus jeune. En effet, les emballages des produits de tabac sont rendus attrayants, les réseaux sociaux sont utilisés pour la publicité. De nouveaux produits tels que les inhalateurs électroniques ou la chicha sont proposés à la consommation. Ces manœuvres sont également de nature à maintenir les consommateurs réguliers dans la dépendance.
“La jeunesse, la frange de la population la plus vulnérable face à l’industrie du tabac’’.
Pour appâter les jeunes filles, elle fabrique des cigarettes sous forme de rouge à lèvre, mince, effilé. Cela semble donner un style tendance qui séduit les jeunes filles. Les cigares eux, sont présentés comme une affirmation, une marque de la bourgeoisie, de réussite sociale. Il y a aussi les designs des paquets de cigarettes très raffinés qui attirent les jeunes sans compter les nouvelles formes de tabac comme la chicha ou encore la cigarette électronique’’, confirme Dr Ernest Zotoua, directeur coordonnateur du Programme national de lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions (PNLTA), dans une interview, à Fraternité Matin en juin 2021.
Les sept indicateurs pris en compte dans l’évaluation du niveau d’ingérence
Sept indicateurs sont généralement pris en compte dans l’évaluation du niveau d’ingérence. Ce sont : L’élaboration des politiques de santé publique, les activités de responsabilité sociale des entreprises de tabac, les avantages octroyés à l’industrie du tabac, les interactions entre les gouvernants avec l’industrie du tabac, la transparence dans ces interactions, les conflits d’intérêts et les mesures de prévention de l’influence.
Mais quelle qu’en soit la forme, l’ingérence de l’industrie du tabac vise à contrer les efforts déployés pour juguler le tabagisme et ses conséquences sociales, économiques, environnementales et sanitaires néfastes.
Les outils contre l’ingérence…
Malgré tout, les gouvernements ont entre leurs mains des outils pour mettre fin à cette ingérence. Cela passe par plusieurs actions ou mesures comme celle d’éviter de collaborer avec l’industrie du tabac lors de l’élaboration de politiques de lutte antitabac, de dénormaliser les activités dites socialement responsables de l’industrie du tabac, de rejeter les accords non contraignants avec le big Tobacco, de cesser d’accorder des incitations à l’industrie du tabac, de mettre en place un code pour servir de pare-feu, d’obliger l’industrie du tabac à fournir des informations sur ses activités et d’exiger une plus grande transparence.
Dans son rapport, l’ONG CLUCOD a notamment recommandé au gouvernement ivoirien de “faire en sorte que l’industrie du tabac ne fasse pas partie de la Confédération des entreprises de Côte d’Ivoire de sorte à être exclue des avantages accordés à cette confédération’’ et “une vulgarisation substantielle de la loi relative à la lutte antitabac’’
SERGE ALAIN KOFFI
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