Publié le Mar 27 Août 2024 326 Vue(s) [149 articles]
À Gaza, la situation humanitaire préoccupe l'ONU. Après de nouveaux ordres d'évacuation de l'armée israélienne, l'hôpital des martyrs d'al-Aqsa s'est vidé de ses patients et a jeté sur les routes des centaines de malades. L'enclave est fermée à double tour et les ONG dénoncent les difficultés croissantes à faire rentrer du matériel humanitaire.
Une situation
préoccupante dans toute la région de Deir al-Balah, au centre de la bande de
Gaza, où un important dispositif humanitaire avait été mis en place, avant
l'ordre d'évacuation donné dimanche par l'armée israélienne, et les
bombardements qui s'abattent depuis sur la population. Parmi les équipes
humanitaires sur place, celle de Médecins du monde. Ils sont une soixantaine à
essayer de combler les défaillances sanitaires. Entretien avec Jean-François
Corty, président de l'ONG qui lui expose la situation dans la région de Deir
al-Balah.
RFI : Vous avez des équipes dans la région de Deir al-Balah.
Quelle est la situation dans la région et à l'hôpital des martyrs d'al-Aqsa ?
Jean-François Corty : Nous avons une soixantaine de personnes
impliquées dans des cliniques mobiles dans la région de Deir al-Balah, mais
aussi sur Khan Younès. On facilite l'accès aux soins pour des patients,
beaucoup de femmes et d'enfants qui ont des maladies essentiellement liées à la
grande précarité, aux difficultés d'accès à l'eau, à la nourriture. On a aussi
des enfants malnutris qui sont de plus en plus présents dans nos consultations
et on a du mal à diriger les malades vers les hôpitaux qui sont saturés.
Il y en a très peu de fonctionnels. Sur les 36 hôpitaux initiaux de la bande de Gaza, il en reste probablement une dizaine qui sont saturés de malades, de familles aussi, de civils qui cherchent des abris. Ils sont sous-dotés en médicaments, en fioul pour faire tourner un groupe électrogène. La plupart des soignants aussi et des collègues humanitaires ne parviennent pas à rester dans les hôpitaux pour y prodiguer des soins.
Comment les médecins de l'ONG parviennent ils à continuer à travailler ?
Nos équipes sont en
permanence en tension du fait et des difficultés d'approvisionnement, en
médicaments, en antibiotiques, en antalgiques. Et puis ils doivent, comme la
plupart des civils, se déplacer régulièrement au gré des bombardements et des
ordres d'évacuation, y compris des zones dites humanitaires.
Donc, dans ces
conditions, nos équipes qui, pour la plupart, ont perdu plusieurs membres
de leur famille – nous avons même perdu un médecin sous les bombes
fin 2023 – sont sous pression. Le fait de se déplacer constamment accentue
les difficultés opérationnelles et nous empêche d'effectuer nos consultations dans
de bonnes conditions.
La situation a-t-elle évolué dans cette zone avec l'ordre d'évacuation de
nouveau donné ce week-end par l'armée israélienne et les bombardements qui ont
suivi ?
Aujourd'hui, nos équipes voient des centaines de patients tous les jours
atteints de maladies infectieuses, de maladies de peau, d'infections
respiratoires, de maladies aussi en lien avec un défaut de vaccination. Je
pense notamment à la rougeole. Il y a un cas de polio qui a été aussi détecté
dernièrement par l’OMS.
C'est une situation due aux bombardements et à la destruction du système sanitaire. Mais aussi à la difficulté des soignants à mener des campagnes de vaccination, notamment à large échelle, dans des contextes d'insécurité majeure. Les équipes de Médecins du monde font de la vaccination, on va dire sur les antigènes classiques, mais rencontrent des difficultés à pouvoir travailler dans la durée du fait des déplacements répétés et des ordres d'évacuation.
Le directeur général de l'OMS a assuré qu'il y avait un risque que les établissements
de santé dans cette zone au centre de la bande de Gaza ne puissent plus
fonctionner. Est-ce que c'est aussi ce que vous entendez dans vos équipes ?
Il n'y a aucun lieu
sûr à Gaza, y compris dans les zones dites humanitaires où les bombardements
restent intenses, où les centres de santé, les écoles peuvent être bombardés.
Dans ces conditions, mener des opérations humanitaires est très difficile. Pour
rappel, ce sont près de 280 humanitaires tués depuis onze mois dans la
bande de Gaza, un chiffre exceptionnel dans l'histoire des conflits
contemporains. Et comme les humanitaires ne sont pas des martyrs, ils essayent
de limiter leur prise de risques. Cela a un impact sur la qualité
opérationnelle et l'offre de soins.
On comptabilise plus de 40 000 morts officiellement et plus de 100 000 blessés sur la bande de Gaza, mais ces chiffres ne prennent pas en compte des milliers de personnes comme les victimes restées sous les décombres. Ils ne prennent pas non plus en compte les morts liés au défaut de soin, et dans ce contexte de système de santé, d'aide humanitaire qui ne peut pas rentrer de manière massive et proportionnée du fait du blocus. Comme le rappelait l'onu en juillet, on observe une famine intentionnelle d'allure génocidaire, face à laquelle nous sommes totalement dépourvus.
L'hôpital d'al-Aqsa a été quasiment vidé de ses patients à la suite de
l'ordre d'évacuation. Quelles en sont les conséquences ? Qu'est-ce
qui se passe concrètement quand ces malades se retrouvent sur les routes ?
Lorsque vous avez des
patients en réanimation, par exemple, qui ont besoin de respirateurs, de pousse seringues électriques, si vous n'avez pas d'électricité ou un groupe
électrogène, vous ne pourrez pas assurer la prise en charge de ces malades. De
la même manière que des enfants qui sont malnutris, qui ont besoin d'un
appareillage, ne peuvent pas être pris en charge parce que vous n'êtes plus
dans une configuration logistique adéquate.
Et ça, pour ces malades
graves, cela signifie une mort certaine. Et pour les humanitaires, l'exigence
de se réorganiser en permanence sous les bombardements, avec des difficultés
d'approvisionnement en matériel, des difficultés pour trouver des emplacements
adaptés à la prise en charge de malades... Ces patients lourds ont besoin
notamment d'antibiotiques, d'antalgiques, d'un environnement sain. Tous les
principes de santé publique volent en éclats. Et ces morts vont venir s'ajouter
aux dizaines de milliers de décès comptabilisés depuis plus de dix mois.
Justement, vous parlez de ces 40 000 décès comptabilisés par le
ministère de la Santé du Hamas. A-t-on une idée de la mortalité due à la
malnutrition, au manque de soin ? Est-ce que vous avez une
estimation de l'étendue de la situation humanitaire ?
Dans ce contexte de
guerre totale avec une destruction quasi totale des systèmes de santé, c'est
très difficile de faire de l'épidémiologie et d'avoir des données de
morbimortalité claire. Le nombre de 40 000 morts est sous-évalué par rapport
au nombre de décès globaux. Cela ne prend pas en compte les milliers de
victimes restées sous les décombres, ni les milliers de morts liés à un défaut
de soin.
Depuis dix mois, à
Gaza, lorsque vous avez un asthme décompensé, un diabète décompensé ou un
infarctus, vous ne pouvez pas appeler le Samu et vous allez mourir chez vous
par défaut de soin. On est dans un contexte de malnutrition qui s'accentue du
fait des pénuries en médicaments, en nourriture, de la résurgence de certaines
maladies infectieuses.
Les chiffres actuels
ne témoignent pas de l'ampleur de la catastrophe. Depuis avril-mai 2024, on
sait qu'il y a au moins 20 000 à 25 000 malades qui nécessitent d'être
pris en charge dans des dispositifs de soins adaptés en dehors de Gaza. Ces
patients à court et moyen terme, ils vont probablement aussi mourir. Je ne vous
parle pas de milliers aussi de personnes, dont les enfants atteints de troubles
psychologiques, voire psychiatriques, et cela va aussi faire grimper la
mortalité.
RFI
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